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  • Karin Florman

Les droits de l'enfant ne pourront pas être appliqués en France à cause d'un problème linguistique..

Mis à jour : 5 juil. 2019



Nous sommes le jour de la non-violence éducative et je suis, comme souvent, étonnée de constater qu’on prononce si peu les mots “droits de l’enfant”. Alors que ces droits représentent aujourd’hui la base du travail pour la non-violence, envers les enfants et au sens plus large dans nos sociétés. Et que, pour appliquer ces droits de façon concrète, il est nécessaire de parler de la Convention internationale des droits de l’enfant puisqu’une partie de son application consiste justement à la faire connaître (Article 42).


Le soir, j’arrive à une projection-échange du film “Même qu'on naît imbattables” qui parle du droit de l’enfant à être protégé de toute forme de violence, réalisé par Marion Cuerq et Elsa Moley. Je suis là pour animer les échanges après la projection. Cette question me travaille toujours. Avant, pendant et après le film. Les échanges commencent et je décide que je vais consulter le public sur le sujet. J’attends le bon moment et, vers le milieu des échanges, je leurs dis quelque chose comme: “S’il vous plaît, expliquez-moi pourquoi on ne veut pas mentionner les droits de l’enfant en France, vraiment cela m’intrigue.” On m’explique alors qu’en France parler de droits, en lien avec les enfants, fait souvent penser à un enfant mal élevé qui aurait “tous les droits” et qui se croirait “tout-puissant”. En ligne avec les théories de Freud. Hmm… Oui, d’accord… Mais oui, je le savais déjà quelque part mais non pas comme cela… Il y a souvent plusieurs niveaux de compréhension de problèmes.


A ce stade, le mot “droit” (sans la partie “de l’enfant”) commence à tourner dans ma tête. Pourquoi, en réalité, continue-t-on à associer ce mot à des enfants pourris-gâtés et à du désordre? Alors qu’appliquer les articles dans la Convention nous amène vers plus d’organisation et plus de sécurité, pas moins. Les 4 principes fondamentaux de la Convention le démontrent d’ailleurs parfaitement, les voici:


- Article 2: Tous les enfants ont les mêmes droits et la même valeur et ont le droit d’être protégés de toute discrimination.


- Article 3: Pour toute action qui concerne un enfant il faut, avec l'aide d'une analyse, privilégier la solution qui est jugée être dans le meilleur intérêt de cet enfant (ou groupe d’enfants) - après avoir consulté l’enfant pour aussi connaître son avis.


- Article 6: L'enfant a le droit à la vie et au développement (et ce droit est intimement lié à plusieurs autres droits comme le droit à être protégé de toute forme de violence, le droit aux soins de santé, le droit à l’accès à la culture et à l’information, le droit à l'éducation, etc.).


- Article 12: L'enfant a le droit d’exprimer son avis sur tout sujet qui le concerne et à ce que cet avis soit pris en compte en fonction de son âge et maturité. (Tout en prenant aussi en compte le meilleur intérêt de l’enfant ainsi que tous les autres articles de la Convention.)


On voit bien qu'avec l’application des droits de l’enfant nous serions loin d’une situation où les revendications désorganisées de la part d’enfants agressifs nous amèneraient des problèmes. C’est le contraire. Mais comment arriver à changer le regard sur les enfants en France si on ne peut pas parler des droits de l’enfant parce que les gens ont peur de ce que cela évoque? Et serions-nous alors condamnés à rester sur les théories de Sigmund Freud, neurologue et fondateur de la psychanalyse en 1922, selon lesquelles les parents doivent traiter d’une certaine façon (plutôt froide et calculatrice) des comportements de leurs enfants jugés agressifs pour que ces enfants deviennent des adultes équilibrés? Ce serait très grave parce que ces théories ne sont plus aujourd’hui considérées comme exactes et nous nous devons d’en informer tous les citoyens. Aujourd’hui, nous connaissons l’existence de neurones miroirs dans le cerveau - ce qui nous fait comprendre que les enfants (et les adultes) apprennent en imitant. Donc, si nous cherchons à dominer l’enfant, afin d’éviter qu’il devienne quelqu’un qui a “tous les droits”, il y a probablement, au contraire, plus de risque qu’il répète lui-même ce comportement dominateur envers les autres - en tant qu’enfant et, plus tard, en tant qu’adulte. Si nous cherchons en revanche à instaurer des rapports basés sur l’écoute et l’empathie, tout en gardant notre position d'adulte responsable, l’enfant a visiblement plus de chances de devenir quelqu’un d’empathique et à l’écoute des autres.


Comme, à l’époque de Freud, on ne connaissait pas comment le cerveau de l’enfant se développe, on pensait qu’il était à peu près comme le cerveau des adultes, juste en plus petit. On déduisait alors, par exemple, que chez les petits enfants les colères régulières devaient constituer un “caprice” ou tentative de manipulation et que la tristesse et les pleurs étaient en réalité une “comédie” (aussi donc une tentative de manipulation). Aujourd’hui on sait, heureusement, que ce n’est absolument pas le cas. Le cerveau du petit enfant est très immature et se développe progressivement. Ce n’est qu’à partir de l’âge de 6-7 ans que le néocortex de l’enfant est suffisamment mature pour pouvoir apprendre à réguler l’expression de ses émotions (par exemple la façon dont il exprime la colère). Les neurosciences complémentent ainsi précieusement nos connaissances sur la façon dont l’être humain se développe et elles nous aident à mieux identifier ce dont le petit être humain à besoin pour bien s’épanouir et devenir un individu responsable et empathique.


Mais ce n’est toujours pas gagné… Pas plus tard qu’il y a quelques jours, France Culture a diffusé un programme dédié à Melanie Klein, une psychanalyste freudienne qui avait introduit la fonction maternelle dans la psychanalyse des jeunes enfants à l’époque de Freud, et qui décrivait l’allaitement d’une bébé fille par sa mère dans les termes suivants: “L’envie du sein est une agressivité ravageuse de la petite fille, une envie de la destruction de la mère”. Et ceci sans que la journaliste de l’émission ne mette ces propos dans un contexte plus large et sans qu’elle ne mentionne que ces théories, qui ont certes eu une certaine utilité à la psychologie et à la psychanalyse par le passé (peut-être moins la partie de l’agressivité ravageuse de la petite fille au sein…), nous ont aussi amené vers des conclusions erronées concernant le comportement et le développement des enfants. Et, surtout, sans que cette journaliste nous explique à quel point ces idées continuent à encourager la maltraitance infantile dans notre société (en considérant souvent l’enfant comme un manipulateur sur lequel il faut prendre le pouvoir) parce que ces théories restent très présentes dans l’esprit collectif (dans la sphère familiale ainsi que parmi des professionnels qui prennent des décisions qui concernent des enfants) et parce qu’elles encouragent une instauration de rapports de force avec l’enfant qui donne fréquemment lieu à des luttes de pouvoir sans fin pendant lesquelles les violences envers l’enfant augmentent au fur et à mesure et atteignent des niveaux dangereux, parfois mortels. Pour revenir à l’allaitement un instant, on sait depuis un bon moment maintenant qu’il a un effet très positif sur la santé des mères, entre autres parce qu’il stimule la sécrétion d’ocytocine - l’hormone de l’amour qui est aussi un anti-dépresseur. L’allaitement a, bien évidemment, également de nombreux bénéfices pour les bébés.


Les théories de Françoise Dolto, pédiatre et psychanalyste freudienne, encore très présentes chez de nombreuses personnes qui travaillent avec les enfants en France, ne nous aident pas non plus aujourd’hui - même si elles avaient beaucoup fait pour que la société française développe un regard plus positif sur l’enfant, notamment pendant les années 1970. Françoise Dolto disait que l’enfant était une personne. C’était une idée révolutionnaire à l’époque. Mais aujourd’hui nous avons d’autres approches à la psychologie et à la thérapie qui sont plus près de la réalité de notre vie intérieure, comme la psychothérapie sensorimotrice, des différents types de thérapies cognitivo-comportementales et le EMDR. Nous avons aussi d'autres théories sur le développement de l'enfant qui correspondent mieux à nos observations et aux études réalisées jusqu'à présent. Rester encore aujourd’hui à ce point focalisés sur les théories et les méthodes freudiennes, telles qu’elles étaient formulées à l’époque de Freud, ne nous aide plus à nous comprendre nous-mêmes ni à résoudre les problèmes de société d’aujourd’hui.

Je pense à tout cela, et je pense aux situations quotidiennes entre les adultes et les enfants, aux luttes de pouvoir: “Droit…” “Non, tu n’as pas le droit!”, “Si, j’ai le droit!” Et soudainement je vois une curiosité linguistique que je n’avais pas vu avant: le mot “droit” tel qu’utilisé dans “Tu n’as pas le droit” ou “J’ai le droit” ou encore “Avoir tous les droits” au sein de familles françaises est en effet le même que le mot “droit” qui figure dans “droits de l’enfant” ou “l’état de droit” - et ce n’est pas du tout le cas dans ma langue maternelle (ni en anglais ou en espagnol d'ailleurs). En suédois, le mot “droit” dans “droits de l’enfant” n’est pas utilisé dans le langage de tous les jours pour demander ou donner à quelqu’un de l’autorisation. On associe, par conséquent, moins ce mot avec le fait de faire ce qu’on veut ou prendre ou avoir le pouvoir. Le mot “droit” qui figure dans “droits humains” ou “droits de l’enfant” en suédois est un mot plutôt proche du mot “raison”, et du fait d’avoir raison, avec une connotation très positive.


Après avoir digéré, pendant quelques jours, cette nouvelle compréhension du mot “droit” en français, je fais cette proposition: A moins de vouloir se débarrasser des droits de l’enfant à cause du mot “droit” (mais alors il faudrait aussi se débarrasser des droits de l’homme, des droits des femmes et, bien évidemment, aussi de l’état de droit et de la raison…), j’invite les francophones à ne plus associer le mot “droit” dans "droits de l'enfant" à des luttes de pouvoir mais plutôt (pour qu’on puisse l’utiliser sans crainte) aux choses suivantes:

- La droiture - le fait d’être franc et honnête.


- Se tenir droit - bien se tenir debout.


- Le droit - l’ensemble de dispositions qui règlent le statut des biens et des personnes.


- Le droit chemin - une ligne de conduite responsable et transparente.


- Une ligne droite - une ligne qui va directement au but, le chemin le plus court pour arriver à nos objectifs.


Et, en changeant notre regard sur le mot “droit”, nous ferions bien de simultanément changer notre regard sur l’enfant dans le sens suivant: nous ne sommes pas obligés de systématiquement considérer nos relations avec les enfants en termes de rapport de force. Ni nos relations entre adultes d’ailleurs. Ainsi nos relations seront plus apaisées et enrichissantes. Parce que les rapports de force nous empêchent de vraiment voir et entendre l’autre et nous laissent si souvent avec une sensation de déception et de solitude au lieu d’obtenir la sensation d’appartenance, de sécurité et de chaleur humaine que nous voulons tous en réalité vivre. Le cerveau humain possède une plasticité remarquable. Et nous savons maintenant, grâce aux neurosciences, que ce sont des choses comme l’amour, l’empathie et l’écoute qui contribuent le plus au bon développement de l’enfant et non pas le fait de le dominer. Ces connaissances nous permettent même d'être, en quelque sorte, les architectes de nous-mêmes et de l’avenir de l’humanité. Alors choisissons bien notre avenir. Nous ne sommes pas condamnés à, pour toujours, vivre avec autant de violence et maltraitance. La politique de l’enfance est un sujet d’une importance primordiale.

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